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Une histoire de sacoche…

 de Jacques Arnal
 Thème(s): Mystère 

La fameuse histoire du briquet oublié et retrouvé sous une épaisse couche de poussière un instant après…
Peut-être en avez-vous entendu parler ?
Peut-être même l’avez-vous lue dans un livre traitan du paranormal ?
On a dit que l’affaire avait passionné Einstein en personne. Pensez donc : un jeune homme qui assiste à un concert dans un appartement parisien et, qui, venant récupérer son briquet oublié sur une table, trouve un appartement désert et son briquet sous une épaisse couche de poussière : nous voilà en plein voyage dans le temps.
On a dit beaucoup de choses à propos de ce fameux briquet, on a répété beaucoup d’erreurs, d’approximations. On pourrait même dire : on a déformé beaucoup de choses.
Le hasard - qui fait bien les choses - a mis cette histoire, dans sa version originelle, sur notre route. Nous l’avons retrouvée dans un livre que Jacques Arnal, qui fut le chef de la « brigade mondaine » a écrit et que JMG éditions a publié récemment.
La voici donc dans son intégralité et dans sa totale vérité.
Ceux d’entre vous qui possèdent les versions « arrangées » pourront vérifier, comparer… et rectifier !

Voici donc l’affaire Julien Martinet, rue Montparnasse à Paris, en juin 1954… Cela ne vous dit rien, pourtant l’affaire a fait couler beaucoup d’encre.
La voici, dans sa version réelle, sans fioritures…

Une banale histoire de drogue avait amené l’arrestation d’un encore plus banal dealer avec 3 ou 4 grammes d’héroïne dans ses poches. L’homme, jeune, pitoyable et famélique, avait indiqué qu’il demeurait 12, rue du Montparnasse dans une chambre de bonne au 6e étage. Il fallait évidemment vérifier. En fait, c’était faux, il n’y venait que de temps à autre, rendant visite à un de ses copains aussi famélique et pitoyable que lui. De malheureux déchets de la capitale. Pourtant, une autre affaire venait de commencer, qui n’avait pas fini de me poser des problèmes.
La concierge de l’immeuble, Marie Luchesian, surnommée “la Mère Luche” ou “la Merluche”, me tira dans le couloir, très angoissée, pour me dire :
« M’sieur le commissaire, vous tombez bien. J’ai un fou dans ma loge et je vous demande de vous en occuper.
– Qu’est-ce qui vous fait croire que c’est un fou ?
– Parce qu’il dit avoir oublié sa sacoche dans l’appartement de Mademoiselle Vignal, au quatrième. Or, Mlle Vignal est morte il y a deux ans, et personne n’a pénétré chez elle depuis.
– Vous êtes sûre ?
– Certaine ! Même que les clés sont au tableau. »
Évidemment quelque chose ne tournait pas rond.
« Où est votre visiteur ?
– Là, dans ma loge, il paraît pourtant bien tranquille. »
J’étais payé pour savoir que les fous, en dehors de leurs crises de folie, sont toujours des gens bien tranquilles.
Dans la loge, se tenait assis de travers sur une chaise, un homme d’une quarantaine d’années qui se leva précipitamment à notre arrivée. Vêtu avec recherche, cachant sa calvitie sous quelques mèches de cheveux savamment tirées, il paraissait exténué, mais il n’avait pas dans les yeux l’éclat inquiétant que je connaissais bien. Je pris mon air le plus aimable.
« Vous désirez ? Je suis le commissaire de police. »
J’aimais mieux, d’entrée, annoncer la couleur.
« Ah bon ! C’est très simple, j’ai oublié ma sacoche dans l’appartement de Mlle Vignal. Je suis venu seulement pour la récupérer. »
La voix était assurée, nullement saccadée, ne laissant apparaître aucun trouble.
« Quand êtes-vous venu voir Mademoiselle Vignal, et pourquoi ?
– Hier soir, vers 20 heures, j’avais reçu chez moi, dans le courant de l’après-midi, un coup de téléphone m’invitant à me rendre à une soirée musicale donnée par Mlle Vignal dans son appartement, 12, rue du Montparnasse, au quatrième étage. Je suis représentant de commerce, et je demeure boulevard Raspail. J’ai fait quelques courses et, comme je n’avais pas le temps de rentrer chez moi, j’ai gardé ma sacoche que j’ai oubliée dans l’appartement quand j’en suis parti, une demi-heure plus tard. »
Aucune fausse note dans la voix ou le déroulement des idées. Il fallait donc aller plus loin.
« Vous êtes certain d’être monté chez Mlle Vignal ? »
L’homme leva des yeux surpris :
« Oui, exactement, au 4e à gauche de l’ascenseur. Qu’est-ce qu’il y a d’extraordinaire ? Tenez, voilà ma carte et mes papiers. Je sais encore ce que je fais, je ne suis pas fou ! »
Le mot dangereux était lâché. Toutefois, je notai que le 4e étage à gauche de l’ascenseur, était bien l’appartement de Mlle Vignal. Il n’avait donc inventé ni le lieu, ni le nom. Il fallait jouer l’apaisement.
« Personne ne le pense, cher Monsieur ! Mais, qui est la personne qui vous a invité ?
– Je ne sais pas, c’était une voix de femme, très harmonieuse. Elle m’a dit qu’elle était Mlle Vignal, qu’elle donnait ce soir un récital de piano, et qu’elle me priait de venir. La voix était celle d’une jeune femme… Je suis célibataire, et je ne me suis pas posé de questions. J’ai vu là l’occasion d’une aventure.
– Bien, monsieur Martinet (j’avais noté son nom au passage), dites-nous maintenant comment vous êtes entré dans l’appartement, et comment est disposé cet appartement, autant que vous ayez pu voir.
– C’est très simple, mais je ne comprends toujours pas le sens de vos questions. Il est arrivé quelque chose à Mlle Vignal ? Et vous me soupçonnez ?
– Pas du tout, M. Martinet, mais il y a au 6e une bande de jeunes trafiquants, et nous voudrions savoir si vous avez remarqué quelque chose d’anormal. Qui vous a ouvert la porte ?
– C’est une grande jeune femme blonde, d’une certaine beauté. J’ai supposé qu’il s’agissait de Mlle Vignal. Notez que je n’ai pas entendu le son de sa voix.
– Vous ne pouvez donc pas dire si c’est elle qui vous a téléphoné ?
– Non !
– Et ce mutisme ne vous a pas semblé bizarre ?
– Oh ! vous savez, on voit des choses plus bizarres. Je dois avouer que j’étais tout de même assez ému.
– Pour quelle raison ?
– Cette invitation avait quelque chose d’insolite.
– Sans doute, mais continuez… Vous êtes dans l’entrée, comment est cette entrée ? Comment est-elle meublée ?
– Je n’ai pas fait l’inventaire des lieux, mais je me souviens d’une console, avec une plaque de marbre blanc contre le mur à gauche. C’est d’ailleurs sur cette console que j’ai posé ma sacoche. Contre le mur de droite, il y a un portemanteau muni d’un grand miroir. »
La concierge, guère plus rassurée qu’avant, écoutait, médusée, et je lui demandai son avis :
« C’est exact ?

Impossible d’entrer

– Euh, oui, mais je répète que ce monsieur n’a pas pu pénétrer dans l’appartement, puisqu’il n’y a qu’une clé que je garde, et qui est toujours suspendue au tableau, comme vous pouvez le voir. Personne n’y a touché depuis deux ans, depuis la mort de Mlle Vignal… »
Les derniers mots tombèrent dans un silence de plomb. Martinet ne réagit pas immédiatement ; il avait l’air de se remémorer la phrase que la concierge venait de prononcer sur un ton excédé. Puis, il prit conscience de la situation, et se leva brusquement :
« Si c’est une plaisanterie, je ne la trouve pas drôle, mais pas drôle du tout ! »
Je reconnais, qu’à ce moment-là, je ne savais plus trop quoi penser. La description des lieux semblait établir que Martinet avait bien pénétré dans l’appartement, mais la clé, cette satanée clé, toujours pendue à son clou ? Et l’attitude du visiteur qui plaidait visiblement la bonne foi !
« Bon, nous allons bien voir si c’est une plaisanterie. Vous n’avez rien remarqué d’autre dans cette entrée, M. Martinet ?
– Non, mais pour pénétrer dans le salon, il fallait soulever une lourde tenture bleue à frange dorée. »
La concierge commençait à transpirer.
« C’est encore exact ! Ça alors !
– Et après ? »
Martinet ferma les yeux comme pour mieux se concentrer.
« Eh bien alors, j’ai suivi la jeune femme blonde dans le salon. Je me souviens d’un immense piano à queue noir. Elle s’est installée devant le piano, et s’est mise à jouer. J’étais assis, à trois mètres derrière elle. Il n’y avait personne dans la pièce.
– Comment ? A une soirée musicale il n’y avait personne ?
– Non.
– Et ça ne vous a pas semblé curieux ?
– Je ne me suis posé aucune question, j’écoutais.
– Et qu’a-t-elle joué ?
– Je ne sais plus, tout se brouille dans ma mémoire.
– Ce récital a duré combien de temps ?
– D’après ce dont j’ai pu me rendre compte, après être rentré chez moi, une demi-heure environ.
– Madame la concierge, y a-t-il un piano à queue dans le salon ?
– Oui, au milieu du salon. »
Perplexité serait bien peu dire. La concierge, femme grasse et lourde, essuyait la sueur de son front. Martinet avait l’air du bœuf qui vient de recevoir un coup de merlin. La scène tournait au surréalisme et commençait à m’énerver passablement.
« Vous voulez récupérer votre sacoche ?
– Oui, monsieur le commissaire, je suis venu pour ça.
– Comment est votre sacoche ?
– En cuir rouge, avec une poignée, et à l’intérieur tous mes catalogues à mon nom.
– Alors montons chez Mlle Vignal, on y verra peut-être plus clair. »

Une histoire de dingue

La concierge décrocha la clé en grommelant : « C’est vraiment une histoire de dingue ! »
Chemin faisant, j’appris qu’elle avait le même âge que Mlle Vignal au moment de sa mort en 1952, c’est-à-dire une soixantaine d’années. Elle l’avait donc fort bien connue, puisqu’elles avaient joué ensemble dans leur enfance. Mlle Vignal était devenue une pianiste très appréciée, 1er prix du Conservatoire, concertiste à la fin de l’autre guerre. Elle donnait des leçons de piano à son domicile depuis la mort de ses parents. Mais les élèves se firent rares et Mlle Vignal s’éteignit dans une quasi pauvreté. Un lointain cousin voulait récupérer l’appartement et avait donné des instructions précises à la concierge pour qu’elle ne laissât entrer personne.
« 4e étage à gauche de l’ascenseur. C’est là ?
– Oui, monsieur le commissaire, murmura Martinet dans un souffle pendant que la concierge tournait la clé dans la serrure d’une main mal assurée.
– Attendez un peu avant d’entrer, je vous le dirai (j’avais ma petite idée). »
La porte s’ouvrit sur une antichambre obscure.
« Lumière ! »
La première chose que je remarquai fut une sacoche de cuir rouge sur une console de marbre blanc.
Je me tournai vers la concierge, blanche comme un cierge.
« Alors, qu’en dites-vous ?
– Je ne comprends rien. »

La sacoche

Puis j’examinai les lieux. Une longue pratique m’avait enseigné que la poussière dans un appartement est un film muet. La poussière ne ment pas. On peut savoir combien de visiteurs ont hanté les lieux, ce qu’ils ont fait, quel chemin ils ont pris, s’ils se sont battus… Ici, la poussière, tombée partout comme un brouillard, était celle d’un tombeau. Sur le parquet, une seule trace de pas.
« C’est votre sacoche ?
– Oui monsieur le commissaire, vous voyez bien que je ne mens pas… et mes catalogues, et mes cartes de visite… Je ne suis pas fou.
– C’est moi qui deviens folle, murmure la concierge, en portant les mains à sa poitrine. »
J’avais vu ce que je voulais voir. Personne n’était entré là en dehors de Martinet. L’immense piano à queue trônait au milieu du salon comme un navire jeté sur le rivage. J’examinai la poussière. Intacte, comme dans l’entrée. Le couvercle était abaissé sur le clavier. Aucune trace de doigts ni sur les touches, ni sur le couvercle. Je regardai Martinet devenir blême à son tour, il serrait sa sacoche sur son ventre comme un bouclier.
« Vous affirmez toujours, M. Martinet, que quelqu’un a joué sur ce piano la nuit dernière ? »
La voix du visiteur n’était plus qu’un souffle bégayant quand il répondit :
« Oui… Moi j’étais assis là, derrière elle. »
Quelques photographies traînaient sur les meubles.
J’avisai un sous-verre où des gens avaient posé pour le rang d’oignons familial.
« Reconnaissez-vous la pianiste dont vous me parlez ? »
Martinet dut s’asseoir précisément sur la chaise qu’il disait avoir occupée. Ses mains tremblaient légèrement, il avala sa salive et murmura :
« Oui, là, au milieu, j’en suis certain.
– Madame la concierge, qui est cette personne que Monsieur désigne ? »
La concierge n’était pas plus flambante que son visiteur. Elle approcha la photographie d’un lampadaire qu’elle venait d’allumer, et toussota plusieurs fois :
« Bien sûr, c’est Mlle Vignal, entre ses parents, au temps de sa splendeur, il y a au moins trente ans.
– Et vous dites qu’elle est morte depuis 2 ans ?
– Oui monsieur le commissaire, je sens que je vais me trouver mal… »
Et la lourde femme s’effondra sur un canapé, à côté de Martinet qui ne valait guère mieux.
J’étais abasourdi. Venu pour une banale affaire de drogue, je pataugeais maintenant dans une histoire à la Dracula. Il était temps de quitter ces lieux où l’on ne tarderait pas à jouer la Danse macabre ou la Nuit sur le Mont-Chauve.
Avant d’abandonner la concierge dans la loge, où elle cherchait fébrilement une bouteille de cognac, j’essayai de percer le mystère de la clé. Trois éléments précis surnageaient dans cette curieuse aventure : la clé, la sacoche et l’entrée dans l’appartement.

Le mystère de la clé

La concierge affirmait n’avoir pas quitté sa loge, pourtant Martinet avait bien pénétré dans les lieux, qu’il avait parfaitement décrits, et oublié sa sacoche sur le guéridon de l’entrée. Martinet disait donc la vérité. Il avait désigné sur la photographie de famille Mlle Vignal telle qu’elle était dans sa jeunesse. La concierge, au deuxième verre de Cognac, n’était plus en état de répondre, et le mystère de la clé ne serait jamais éclairci. Quant au fantôme de Mlle Vignal, qui jouait du piano sans altérer la poussière du clavier, j’aimais mieux ne pas y penser. S’il n’y avait pas eu la sacoche, les traces de pas dans la poussière de l’appartement, et la description d’une jeune femme blonde qui avait bien joué jadis sur le grand piano à queue, j’aurais refermé ce dossier cauchemardesque. Pourtant le réel et l’irréel jouaient trop à cache-cache. Je décidai de creuser davantage et chargeai l’un de mes inspecteurs de recueillir “tous renseignements utiles”, comme dit le juge d’instruction, pour ne rien oublier. Et nous fîmes une découverte capitale qui devait orienter toute cette partie de l’enquête : Martinet était né dans cet immeuble, 12, rue du Montparnasse, le 1er octobre 1913. Il l’avait quitté à l’âge de 3 ans, en 1915, pour suivre ses parents boulevard Raspail. Mademoiselle Vignal avait 31 ans au moment de la naissance du petit Martinet, et 33 ans quand il était parti pour le boulevard Raspail. Mlle Vignal était née en 1892, au 12 de la rue du Montparnasse, et elle était morte dans ce même appartement, en 1952. Deux dates qui résumaient toute une vie, seulement illuminée par le miracle de la musique. La concierge se souvenait avec émotion des soirées musicales que Mlle Vignal donna jusqu’en 1947, avant que les rhumatismes n’aient condamné ses mains merveilleuses à l’immobilité. La concierge se souvenait également des Martinet et de leur marmot, un affreux jojo blond qui tirait la queue de son chien. Pourtant, elle n’avait fait aucun rapprochement entre le représentant de commerce à peu près chauve, et l’affreux jojo blond oublié depuis 39 ans.
Dès lors, je sentais bien que l’affaire dépassait le policier, pour se réfugier dans le domaine du psychiatre. Je pris mon dossier sous le bras, et allai consulter le savant professeur Heuyer, médecin chef de l’infirmerie spéciale. Le médecin me reçut volontiers et lut mes notes avec l’attention qu’il portait à tous les clients que les cars de police déversaient dans son service. Puis il me demanda :
« Avez-vous résolu le mystère de la clé ?
– Non, monsieur le professeur, c’est inexplicable. Si la concierge dit la vérité et n’a pas quitté sa loge, c’est totalement incompréhensible. Et je n’ai aucun moyen se savoir si elle dit la vérité. »
Je pensais à la bouteille de cognac.
« Oui, parce que le reste est assez banal. »

Le psychiatre…

Moi qui pensais avoir découvert l’affaire du siècle !
« Il s’agit, somme toute, d’un cas assez bénin de schizophrénie, de dédoublement de la personnalité avec perte du souvenir, un phénomène de résurgence brutale de souvenirs enfouis au plus profond de l’inconscient et qu’une crise psychologique sévère a ramené à la surface. Martinet a sans aucun doute connu Mlle Vignal. Il a probablement accompagné ses parents chez elle au cours d’une soirée musicale. Et tout cela vient de se libérer brusquement à la suite d’un choc psychologique. Martinet est monté à l’appartement, a cru voir la jeune femme qu’il avait vue dans sa petite enfance, il a cru entendre la musique qui avait frappé ses oreilles à ce moment-là, toutes choses qui avaient disparu de sa mémoire, mais non de son subconscient. Voilà, mon cher commissaire ! Aucune surprise sur le plan psychiatrique, mais il vous reste à résoudre le problème de la pénétration dans l’appartement, et, par conséquent, celui de la clé. En état de dédoublement, Martinet pouvait fort bien prendre la clé au tableau puis la remettre, sans s’en souvenir le moins du monde. Fallait-il encore qu’il connût l’endroit où la clé était suspendue.
Et voilà pourquoi votre fille est muette ! Sacré psychiatre qui avait sans doute raison. Comme la concierge resta sur ses positions, jurant sur ses grands dieux qu’elle n’avait quitté sa loge à aucun moment, il ne me restait plus qu’à classer l’affaire Martinet dans le casier des oubliettes. Mais avant, j’avais fait revenir Martinet, penaud comme un renard qu’une poule aurait pris, et qui ne comprenait toujours pas ce qui lui était arrivé. Toutefois, j’appris qu’il s’était séparé de sa femme peu avant les faits qui nous occupent, à la suite d’une scène épique dont il n’était pas encore remis. Ce qui apportait de l’eau au moulin du futé psychiatre, et confirmait l’hypothèse du choc profond ayant précipité les manifestations de la schizophrénie.
Puis je repris ma chasse aux dealers, oubliant Martinet, ses pompes, ses œuvres et son fantôme, lorsque trois semaines après, la concierge vint sonner à ma porte du Quai des Orfèvres. La Mère Luche s’était mise en frais, avec un irrésistible chapeau genre coupole, piqué de grappes de raisins comme l’exigeait la mode de cette époque, le tout plongé dans une eau de toilette qui empestait à cent lieues. Mon appariteur, en annonçant la visiteuse, m’avait dit : « Respirez fort, patron, ça va être pénible. »

Ca recommence !

Ce fut pénible en effet, mais je ne le regrettai pas, car la Mère Luche, très excitée, me dit d’une seule traite :
« M’sieur le commissaire, on a joué… on a joué du piano au quatrième étage, vers onze heures…
– Chez mademoiselle Vignal ?
– Parfaitement, chez Mlle Vignal. Mme Rider, au cinquième, l’a entendu comme moi. Même qu’elle est descendue me prévenir.
– Et ça a duré combien de temps ?
– Une bonne demi-heure.
– La clé n’a pas quitté le tableau ?
– Je ne la mets plus au tableau, je la garde dans mon sac. »
C’était trop beau, je plantai là mes dealers, et filai rue du Montparnasse où Mme Rider, au 5e, me fit répéter ma qualité trois fois de suite avant d’entrebâiller sa porte.
« Vous comprenez, avec tout ce qui se passe !
– Vous avez raison, madame Rider. Dites-moi, avez-vous entendu des bruits de piano la nuit dernière au-dessus de chez vous ? »
Le visage de la vieille se rida un peu plus, avant de me répondre dans un souffle :
« Vous allez me prendre pour une folle !
– Mais non, Mme Rider, absolument pas.
– Eh bien oui ! On a joué du piano dans l’appartement de Mlle Vignal la nuit dernière.
– A quelle heure ?
– C’était la fin d’un film à la télé, il pouvait être 23 heures.
– Vous avez nettement entendu jouer du piano ?
– Oui !
– Avez-vous reconnu la musique ?
– C’était le menuet de Boccherini que Mlle Vignal faisait jouer à tous ses élèves. A l’époque, ça me cassait les oreilles. Aujourd’hui, je le regrette.
– Étiez-vous seule ?
– Je suis toujours seule, M. le commissaire.
– Avez-vous connu Mlle Vignal ?
– Naturellement, j’ai 80 ans. Vous pensez !
– Qui a pu jouer du piano la nuit dernière ?
– Comment voulez-vous que je le sache ? D’ailleurs, si ça continue, je vais déménager, je n’aime pas ça. »
Une petite enquête de voisinage m’apporta la preuve que Mme Rider, veuve depuis 20 ans, était croyante et pratiquante, et ne buvait que de l’eau.
Alors ?
Schizophrénie ? Auto-suggestion ? Ou vrai fantôme ?
Allez donc savoir !


 

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